Pourquoi encore acheter de la musique sur support physique en 2020?

L’industrie de la musique a acquis un poids économique considérable mais instable depuis que l’espace domestique est devenu l’un des principaux lieux culturels. La France, dont l’industrie du disque connait depuis sa création une évolution cyclique, constitue le 5ème marché mondial. En effet, toute l’histoire du secteur est pavée de crises immédiatement suivies par des innovations technologiques qui relancent le marché.

Petit point sur la situation du marché de la musique en France

Néanmoins, la crise actuelle est due à une innovation technologique qui a provoqué un bouleversement. En effet, le secteur de la musique connaît à l’heure actuelle une restructuration profonde à cause du rapprochement entre celle-ci et les nouvelles technologies en général, et l’avènement d’Internet en particulier. La musique dématérialisée est née! Et avec elle, une grande vague de piraterie nous a submergé...

De fait, une étude de la Recording Industry Association of America révèle que près de 8 milliards de titres musicaux ont été téléchargés en 2006. Ce chiffre est en constante évolution depuis lors, et en 2018 le chiffre d'affaires généré par la musique dématérialisée a, pour la première fois en France, dépassé celui généré par les supports physiques.

Evolution des chiffres d'affaire de la musique en France par support - source : INSEE.fr
Source: INSEE

On s’aperçoit cependant que la chute violente des chiffre d'affaires (-40% entre 2008 et 2018, c'est énorme!) n'est pas forcément due à une perte d’intérêt pour la musique, mais plus à une diminution des prix et surtout à une augmentation constante de la consommation "gratuite" de musique. Cette gratuité pour le consommateur est fausse puisque payée par les publicités ou les abonnements (vous savez, YouTube, bin voilà! Mais gardez le en tête, on va y revenir à celui là)

evolution de la consomation en volume de la musique en france - source : INSEE.frSource: INSEE

Contrairement aux pronostics, qui donnaient les CD pour morts dès 2003, celui ci à été majoritaire jusqu'en 2018 et est toujours , à l'heure actuelle, le support le plus vendu. En effet, les revenus générés par les supports physiques ont peut-être été dépassés en 2018, mais le support numérique est constitué à la fois des téléchargement et du streaming. On constate donc que les CD continuent de représenter à eux seuls 43% des ventes de musique en France. Et même si le chiffre d’affaires de vente des CD des maisons de disques recule de 15% chaque année, cette baisse ne reflète pas le réel intérêt des consommateurs pour le support. Effectivement, les ventes en magasins ne baissent que de 7%, dû à la mise en place de nouvelles pratiques commerciales, comme le système de dépôt vente dans certaines enseignes. Ce constat est d'autant plus vrai pour le secteur du rock dans son ensemble, puisque les supports physiques y représentent une large partie des ventes.

D'ailleurs, à ce sujet, Olivier Drago, rédacteur en chef de New Noise, bimestriel de musique rock, metal, pop, electro, expérimental et tout ce que vous pouvez mettre entre ces courants, a dit : "On dit souvent que les metalleux achètent encore pas mal de CD, mais il n’y a pas qu’eux". Il avoue aussi que : "Pour moi, la musique est une expérience globale : acheter un magazine, lire une chronique ou une interview, aller chez un disquaire pour se procurer le disque… Ça commence comme un hobby mais ça finit comme une addiction !"

 

Mais alors, pourquoi toujours acheter des CD si la musique dématérialisée devient majoritaire?

Et bien, ta question est très pertinente mon petit Francis, je m'en vais donc y répondre.

La raison de l'authenticité

La première raison d’appropriation de la musique enregistrée sur un CD est liée à l’imaginaire de l’individu : il s’agit de l’authenticité. Celle ci passe bien souvent par le support physique car elle ne se limite pas à la "galette" en elle même. En effet, un album physique possède bien plus de choses qu'un album dématérialisé.

Tout d’abord, les artistes ne laissent rien au hasard. L’ordre des chansons sur l’album n’est pas aléatoire. La pochette du CD n’est pas un accident. Les illustrations du livret ne sont pas un coup de chance, mises là parce qu'elles sont jolies. L’artiste apporte un soin particulier, une cohérence dans ses choix pour servir et soutenir son œuvre. 

La raison de la possession

Le gros avantage du CD sur la musique dématérialisée est que pour le consommateur, de la même manière qu’une belle bibliothèque, une collection de disques constitue un marqueur culturel aux yeux des autres, comme pour soi. Bien souvent, les gens achètent du rock indé, du metal et globalement des musiques issues de cultures underground. Pas forcément très pointues, mais dans des styles ayant des marqueur culturels forts, permettant de se démarquer.

L’érosion des ventes ne c'est jamais vraiment faite ressentir sur certains genres, que ce soit en vinyle ou en CD, comme sur les microscènes, les courants souterrains comme le hardcore, le reggae un peu pointu, la soul, le garage rock actuel par exemple.

Pour les plus matérialistes d'entre nous, les CD représentent même une partie de nous, un soi étendu. Ils apportent un sentiment de confort et de sécurité, participent à la construction identitaire de l’individu.

La raison de l'argent

L’appropriation émotionnelle est proportionnelle à ce qu’on a investi pour se procurer la musique : de l’argent, bien évidemment, mais aussi le temps (et le temps, c'est de l'argent, comme tu le sais Francis) ainsi que l’énergie physique ou mentale. Bien souvent, l’achat d’un CD est précédé d’une recherche d’informations sur l’artiste ou l'album par différents moyens : Internet, presse, radio, conseils de vos amis les meilleur vendeurs de l'univers (pourquoi cette moue, Francis?).

En effet sur ce point l’environnement au sein duquel le produit va être acheté va jouer un rôle important dans votre perception du CD. Donc, plus vous vous investissez pour l’acquérir, plus vous aurez de fierté et de plaisir à l'écouter car le CD n’est pas un bien matériel comme les autres. Il s’agit d’un produit culturel avec lequel on noue une relation particulière. 

La raison de la reconnaissance du travail des artistes

Pour la plus part des gens, bien que cette question ne soit pas très importante au début en comparaison de notre pingrerie naturelle (n'est ce pas Francis), lors qu'on à un attachement pour un groupe ou un artiste en particulier, elle devient vite centrale : peut il continuer à exister et à produire du contenu de qualité avec les revenus générés?

Et le gros avantage de l'album physique sur la musique dématérialisée est bien là! Bien que tout le monde sache que les producteurs, et notamment les majors, se sucrent bien largement, on sait peut de choses sur la répartition des gains d'un CD ou d'un abonnement streaming. Je m'en vais donc combler cette lacune!

 

repatition des gains de vente d'un CD

On constate ici que l'artiste gagne directement 4% sur la vente du CD, à titre indicatif, ceci représente 72cts par album si celui est vendu 15€. La SASEM (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique)

reverse également une partie de ses gains aux auteurs et compositeurs sous forme du fameux droit d'auteur.

 

Répartition des gains d'un abonnement streaming
à 9,99€ par mois

répartition des gains issus d'un abonnement streaming

Source : CMC-studio.fr

Ce qui m'effraie dans ce diagramme, c'est qu'il laisse penser que l'artiste est mieux rémunéré qu'avec un CD puisque que la part est de de 4,6% (contre 4% sur un CD, je vous le rappelle). MAIS! si on lit bien, on s’aperçoit vite que ces 4,6% sont à partager en TOUT les artistes écoutés sur le mois! Pour les mauvais en maths, si vous n'en écoutez qu'un il gagne 46cts, si vous en écoutez 10 ils gagnent 0,46cts et si vous en écoutez 100 ils gagnent 0,046cts chacun... Tu la vois la douille, Francis?

Mais c'est pas le pire! Vous vous souvenez que je vous ai dit de garder YouTube dans un coin de votre tête? Bin on y est.

En règle générale, le streaming, c'est bien, mais l'industrie musicale ne se satisfait pas de sa monétisation, surtout au format vidéo. Pour le SNEP (Syndicat national de l'édition phonographique) il existe un énorme décalage entre l'importante consommation de musique sur YouTube et les très faibles revenus versés aux artistes et aux producteurs. Le statut de simple hébergeur de contenus dont bénéficie la plateforme de Google, au contraire des services de streaming audio tel que Spotify ou Deezer, lui permet d'éviter d'avoir à négocier la musique dans des conditions justes.

En chiffres, You Tube représente 52% du temps d'écoute en France, mais ne compte que pour 11% des revenus du streaming. Le syndicat espère que le projet de réforme de la directive européenne relative au droit d’auteur, actuellement en projet, remédie à ce "value gap" injuste et injustifié. Donc si tu veux aller sur You Tube pour faire des découvertes , libre à toi, mais dès que tu trouves un truc qui te plait, ACHÈTE, Francis!

 

En résumé, dans un époque de surabondance de groupes et de production, il est un grand pouvoir dans les mains des consommateurs. Celui de dire qu’au delà du merchandising, c'est une musique qui est sponsorisée. L’acte créateur de donner naissance à une mélodie. Par le choix d’acheter de la musique, nous envoyons un signal fort à toute l’industrie musicale. Celui de dire que si nous apprécions les beaux visuels, et les clips bien produits, c’est avant tout au service d’une musique de grande qualité. Que celle ci est le début de tout, et que c’est elle que nous voulons en premier lieu. De plus, en quoi l’achat de musique au sens propre n'est pas un acte de soutien comme les GROS ALLEMANDS EN CLAQUETTES CHAUSSETTES ?